CINEMA EN PRISON • CINEMA A L'HOPITAL
CINEMA EN PRISON • CINEMA A L'HOPITAL

samedi 16 mai 2009




9 janvier 2009


CINEMA EN PRISON | CINEMA A L'HOPITAL
L'ACTION CULTURELLE
AU CŒUR DE PROJETS CONTRE L'EXCLUSION


Philippe Lefait

Nous allons parler ce matin de cinéma en prison et de cinéma à l’hôpital, de l’action culturelle au cœur des projets contre l’exclusion. Je note au passage, suite à la projection du film Ebullition, qu’en prison il est possible de faire aussi du cinéma comique, ce qui est pour le moins paradoxal.
Anne Toussaint, vous êtes réalisatrice et membre fondatrice du collectif Les Yeux de l’ouïe. Que pouvons-nous dire sur ce film ? Comment travaillez-vous, notamment en prison ? Comment avez-vous vu évoluer la possibilité d’y travailler ? Que demandez-vous aujourd’hui pour pérenniser votre action ?

Anne Toussaint

Je travaille en prison depuis vingt ans. Cela s’est fait de manière non préméditée. J’y suis rentrée la première fois pour faire le cadre et le montage d’un court-métrage. Puis, il y a eu la création de centres de ressources audiovisuelles, mis en place en 1990, suite à une convention entre le ministère de la Culture, le ministère de la Justice, la Caisse des dépôts et consignations et le ministère du Travail. J’ai pris en charge celui de la maison d’arrêt de Metz, suite à quoi nous avons créé l’association Les Yeux de l’ouïe.

Cette dernière est formée par un collectif d’artistes et cinéastes qui travaillent en Lorraine et en région Ile-de-France. Nous menons un travail sur la diffusion et la création audiovisuelle contemporaine, à destination du plus large public. En ce qui concerne le travail en prison, nous travaillons principalement la question des liens entre intérieur et extérieur. L’idée est vraiment d’inscrire le travail à la fois dans la cité, mais aussi dans des processus de travail cinématographique. Nous favorisons, premièrement, un accès à la culture de l’image au travers du visionnage de films d’auteurs, en résistance à la télévision qui est le seul accès à l’image en prison. De l’autre, nous intégrons un processus de fabrication, où nous nous interrogeons sur les formes. Tout cela fait le lien avec un questionnement social.

Philippe Lefait

Avez-vous vu observé des inflexions dans les intentions et les moyens ou une volonté éditoriale des gens qui soutiennent votre action ?

Anne Toussaint

Je dirais qu’au niveau du travail en collaboration avec les personnes incarcérées, il y a un vrai désir de parler d’autre chose que de la prison. Nous menons un travail en partenariat avec les cinémas MK2 sur la programmation de films, sur un cinéma qui ouvre des questionnements liés à la politique, à la société par un travail singulier sur la forme et l’écriture. La question de l’image est très particulière en prison, il n’y a que très peu de choses à filmer. Il faut ainsi nourrir très rapidement un imaginaire en amenant d’autres formes, venant de l’art vidéo, de la poésie électronique, par exemple, pour justement ouvrir et donner des pistes d’écriture. C’est une nécessité. La prison devient ainsi un terreau de recherche autour de l’image.

Philippe Lefait

Est-ce que les formes évoluent ? Avez-vous des nouvelles demandes des personnes avec qui vous travaillez ? Les thèmes traités changent-ils ?

Anne Toussaint

Je reviendrai surtout sur les modes de travail. Quand j’ai commencé, il y a une vingtaine d’années dans la maison d’arrêt de Metz, l’atelier était situé en détention, mitoyen des cellules, et les membres de l’atelier y avaient accès sept jours sur sept avec ou sans la présence d’un intervenant extérieur. Ils avaient une possibilité de production permanente. Aujourd’hui, cela ne fonctionne plus comme ça. Il y a des horaires et le fonctionnement interne des prisons s’est beaucoup sécurisé. J’ai fait des choses il y a vingt ans qui ne sont plus possibles aujourd’hui. En ce qui concerne la possibilité de tout filmer, nous n’avons pas la volonté de représenter le quotidien de la personne incarcérée, nous ne sommes pas sur cette question mais plutôt sur celle de l’enfermement avec une volonté de faire du cinéma pour une diffusion vers l’extérieur.

Philippe Lefait

Parlons de votre manière de travailler. L’année 2008 a été pénalisante pour votre financement. Qu’est-ce que vous réclamez aujourd’hui pour poursuivre votre action dans l’esprit que vous venez de rappeler ?

Anne Toussaint

L’année 2008 a été pénalisante du côté du ministère de la Culture dont la subvention a baissé. Du côté du ministère de la Justice, elle est restée du même montant, mais les subventions n’ont pas augmenté depuis une dizaine d’années. En 1995, le ministère de la Culture et le ministère de la Justice ont signé un protocole. D’un autre coté, nous avons la volonté de solliciter l’ensemble des collectivités territoriales, afin d’inscrire l’action culturelle en prison dans une politique globale. À Paris, nous avons la chance d’être aidé par la Ville de Paris et surtout par la « mission cinéma ».

Plus généralement, nous pouvons remarquer qu’il y a eu un glissement, le travail que nous faisons est un travail cinématographique. Or, il est de plus en plus difficile de se faire financer du côté du cinéma et de la culture. Les financements qui nous sont dédiés viennent maintenant de la politique de la ville et de la mission « Ville et sécurité » en Région. Autrement dit, comment inscrire réellement une action artistique et culturelle sans forcément qu’elle soit du côté de l’action sociale ? Nous agissons bien sûr dans une action sociale, mais plus profondément nous travaillons plutôt la question des représentations dans un atelier de travail.

Philippe Lefait

Est-ce que cela transparaît dans le discours de ceux qui vous financent ?

Anne Toussaint

Oui, nous devons produire des bilans quantitatifs, répondre à des questions du type : combien y a-t-il de personnes ? A quoi cela va servir ? Qu’est-ce qui est mis en œuvre ? Ou encore faire face à des discours arguant que nos actions ne vont pas donner de travail aux prisonniers et nous suggérant de chercher une économie propre.

Philippe Lefait

Si vous aviez une, deux ou trois exigences à formuler aujourd’hui, quelles seraient-elles ?

Anne Toussaint

La question de la pérennisation, évidemment. Nous travaillons depuis dix ans à la prison de la Santé. J’entends aujourd’hui que cela fait longtemps que nous avons des subventions et qu’il faudrait maintenant proposer un nouveau projet. Les questions portent plutôt sur un renouvellement de projet et non sur la question de faire évoluer des processus de travail, de les mettre en questionnement et de vraiment chercher ce que cela produit pour nous cinéastes dans nos écritures et ce que cela produit pour les personnes avec qui nous travaillons.

Philippe Lefait

Il n’y a pas approfondissement du projet, il y a consommation de projets, c’est le syndrome consommatoire.

Anne Toussaint

À la Santé, nous avons la chance d’avoir un lieu. C’est la question de la permanence et du lieu, on ne veut pas faire d’interventions juste deux heures par semaine. C’est ce que nous entendons par action culturelle. Pour moi, elle est permanente et évolue dans la durée. Elle crée des liens, des porosités et quand nous travaillons dans un lieu comme la prison ou l’hôpital, nous ne sommes pas non plus enfermés dans le lieu, il y a un travail de tissage entre l’intérieur et l’extérieur. Pour Ebullition, le travail s’est déroulé sur un an et demi. Le principe était que des étudiants de Sciences Po viennent travailler dans cette démarche-là et ce temps-là.

Philippe Lefait

La culture ne peut pas se résumer à l’octroi de quelques miettes, ou d’un peu d’interventionnisme social pour se donner bonne conscience.

Anne Toussaint

Oui, c’est une présence permanente.

Philippe Lefait

Anne Riou, vous êtes attachée culturelle au CHU d’Angers. Comment avez-vous vu votre action menacée ou croyez-vous qu’elle est menacée et quelles sont vos exigences aujourd’hui ?

Anne Riou

J’ai la casquette hospitalière, moins cinématographique. Nous travaillons avec le festival Premiers Plans à Angers et proposons aux patients une programmation diffusée durant la semaine du festival, qu'ils peuvent découvrir dans leur chambre. Nous construisons ainsi une passerelle entre l’extérieur et l’intérieur avec le souhait que l’hôpital et les personnes hospitalisées bénéficient de la dynamique de ce festival européen. Nous proposons huit à dix films aux personnes alitées et isolées. Pour la diffusion, nous avons fait le choix de transmettre ces films sur les écrans de télévision, seul outil disponible pour toucher l'ensemble de l'hôpital. À l’hôpital, nous accueillons tout le monde, nous pouvons donc toucher tous les publics. Aussi bien ceux qui connaissent les films que des personnes qui les découvrent. Il y a dans ce projet deux finalités : apporter du plaisir aux patients le temps de leur hospitalisation et leur donner envie de se déplacer dans les grandes salles de cinéma et à Premiers Plans. Pour faire vivre ce partenariat entre l’artistique et l’hospitalier, il est primordial que les équipes hospitalières s’emparent et s’approprient le projet.

Philippe Lefait

Ont-ils le temps ?

Anne Riou

Une fois que le projet est compris et que nous mettons en place le maximum d’outils, cela ne leur demande pas trop de temps. Ils y voient une dynamique positive par rapport à leur CHU. Un objectif, qui est cette fois plus hospitalier, est de développer une relation nouvelle avec le patient. On peut échanger sur autre chose que la maladie pour développer une relation plus simple, plus naturelle avec les équipes de soin, médecins ou infirmiers. Nous touchons là à la partie non-malade du patient, la partie citoyenne.

Nous intégrons aussi le programme interministériel de 1999 mis en place entre le ministère de la Culture et le ministère de la Santé. Ce dernier est assez disparate entre les régions. Par exemple, en région Pays-de-la-Loire la DRAC et l’ARH – Agence régionale de l’hospitalisation – déve-loppent actuellement et petit à petit un programme commun, partenariat qui n’existait pas concrètement il y a deux ou trois ans. Il y a donc chez nous un réveil des services déconcentrés alors que, dans certaines autres régions, le programme est installé depuis presque dix ans. Pour ces territoires, il arrive que certains projets souffrent d'une chute des financements.

Philippe Lefait

Vous êtes une exception ?

Anne Riou

Nous sommes une exception. Nous nous posons également la question de la pérennisation. Nous sentons que les propositions et les projets sont extrêmement fragiles et qu’il faut sans cesse argumenter fortement. Nous avons encore des financements, mais je ne sais pas pour combien de temps.

Philippe Lefait

Licia Eminenti, vous êtes réalisatrice, peut être un commentaire sur ce que vous venez d’entendre ?

Licia Eminenti

Je crois que le propre de l’art est de produire du symbolique, de créer quelque chose qui touche à l’universel et qui pousse l’intime à se transformer. En prison ou dans les hôpitaux, là où le corps est en souffrance et éprouvé par l’enfermement ou la maladie, le symbolique a plus de mal à se faire. En même temps, c’est justement là qu’il a le plus besoin de se réaliser, là précisément qu’il a la possibilité d’atteindre toute sa dimension. Faire du cinéma dans ces lieux est donc extrêmement important. Et pourquoi la présence du ministère de la Culture dans ces actions est-elle si importante ? Pourquoi le mot culture est-il prioritaire ? Parce que si nous faisons du social pour faire du cinéma ou de l’art, nous risquons de ne faire que de l’animation, mais si nous replaçons la culture et l’enjeu du symbolique – de cette transformation, qui touche au cœur de l’humain – au centre de l’action culturelle, alors nous pouvons donner du sens à ce qui se produit, nous pouvons créer du lien et par conséquent faire aussi une action sociale. Il faut replacer ces enjeux dans leur juste ordre.

Philippe Lefait

Est-ce qu’un politique ou un énarque peut entendre ce que vous dites ?

Licia Eminenti

S’il ne l’entend pas c’est qu’il n’est pas « homme », et cela est très grave. Si la classe politique ne prend pas la mesure de ces enjeux, elle n’est pas à même de gouverner l’homme qu’elle représente. Je dis là des mots forts, car aujourd’hui le sens de l’humain est oublié au nom d’un pouvoir économique et démagogique qui nous gouverne. « Si c’est un homme », cet homme doit entendre ces mots et doit les faire siens.

Philippe Lefait

Comment pouvons-nous renverser le discours, comment ne pas être « une espèce en voie de disparition » ?

Licia Eminenti

Nous sommes dans un moment de mou, et parfois de découragement. Il y a des mots comme « résistance » qu’il faut réinterroger. Car il faut résister à la facilité du « mou », du conformisme, il faut combattre la peur, lui opposer la force de nos propositions. Concrètement, en début d’année nous avions une baisse de 30 % des subventions sur l’action culturelle. Grâce à ce mouvement collectif, nous avons tout de même réussi à sauver une grande partie de ces financements, mais il faut continuer. Il faut agir, proposer, se retrouver, continuer à trouver des formes de résistance. Il faut aller contre cette vague de mou qui nous emporte tous et qui met les enjeux ailleurs : le pouvoir d’achat, la sécurité… ailleurs que là où ils doivent être. C’est la prise en compte de l’humain dans sa dimension la plus profonde qui doit faire découler l’organisation du monde, de la res publica et non l’organisation des enjeux économiques, de la rentabilité du capital, qui doivent formater l’homme et le plier dans le but de les satisfaire. C’est encore une question d’enjeux et d’ordre des priorités.

Anne Toussaint

Je n’aime pas du tout cette expression « espèce en voie de disparition ». Je suis avant tout cinéaste, je fais mon travail de cinéaste et je pense que nous avons une responsabilité. C’est vrai que nous avons eu de belles années avec l’action culturelle, beaucoup en ont profité et si nous faisons le bilan aujourd’hui, qu’est ce qu’il en est vraiment ressorti ? J’aimerais que nous fassions ce travail-là. Pour moi, l’action culturelle est un lieu d’expérimentation et de recherche, un espace à réinvestir par les professionnels et les amateurs. Il faut que nous réinvestissions et réinventions nos propres dispositifs de production. Il y a un espace qui est déserté par les pouvoirs publics, réinvestissons-le !