Non, nous sommes plutôt une espèce en voie de progression. Ils veulent faire de vous, de nous, une espèce en voie de disparition, mais nous allons renverser la situation et faire de ces gens-là une espèce en voie de disparition. Contrairement à ce que disent ces énarques en voie de disparition, une salle comme celle de Morlaix ouverte depuis 1981 attire beaucoup de monde, malgré les problèmes de concurrence de la télévision et du piratage.
L’idée est que nous avons envie de diffuser des films qui, sans nous, ne seraient pas projetés. A Morlaix, il n’y a qu’un cinéma commercial qui ne projette quasiment que les blockbusters. Sans nous, tout un pan de cinéma serait oublié et les gens ne le verraient pas. Quant au travail, il ne suffit pas de mettre dix séances de tel ou tel film. Aujourd’hui, nous avons besoin de l’accompagner. Cela se fait par un travail de rencontres avec le public, de discussions et d’organisation d'animations.
Concernant les baisses de financement de l'Etat, cela ne nous touche pas directement parce que nous n'avons pas d'aide de l'Etat, mise à part la subvention art et essai. Ce qui nous permet de faire toutes ces animations, nous nous en rendons bien compte lors des bilans, ce sont les réseaux et leur soutien, que ce soit l’ACID, l'ACOR ou encore le réseau Cinéphare du Finistère. Cela nous permet de mettre en place une circulation de films de patrimoine, de faire venir des cinéastes comme Bertrand Bonello, etc. Avec un public qui s’élargit de plus en plus, nous sentons bien que le travail de sensibilisation est efficace. Alors que de nombreux discours nous disent souvent que ce cinéma n’intéresse pas le public, nous nous apercevons qu'à force de montrer des films très diversifiés aussi bien le dernier Woody Allen, que Honor de cavalleria, Serbis, En avant jeunesse ou La Question humaine, le public s'ouvre petit à petit.
L'offre alimente la demande, c'est à nous aussi de nous en convaincre. Évidemment qu'il n'y a pas autant de monde pour La Question humaine que pour Indigènes, mais c’est là l’importance de ces réseaux. Cinéphare et l’ACOR nous aident. En nous mettant tous en réseau, nous parvenons à toucher tous les publics, et petit à petit à renverser cette logique de programmer seulement ce que les gens (soi-disant) veulent voir, comme le disent les programmateurs de la télévision. C'est nous qui choisissons ce que nous allons apporter au public et pas le contraire.
Gindou est une association qui s'est développée en milieu rural, même sub-rural. Nous sommes dans un village de 200 habitants, à 25 kilomètres de la première gare et qui a été déserté des services publics. Cette association est née de la volonté de gens de montrer un cinéma différent. Elle est née d’un désir de cinéma et a été soutenue par une personne de la DRAC qui y a cru. Un tour de table a permis de finir de convaincre les élus locaux et les collectivités territoriales d'apporter leur contribution.
Aujourd'hui, c'est le contraire, la DRAC n'a plus de crédits CNC déconcentrés et se retrouve sur le reculoir et les élus sont embêtés car les baisses sont généralisées dans tous les domaines. Alors certains élus nous soutiennent toujours, mais nous savons que les enveloppes ne sont pas extensibles. La DRAC Midi-Pyrénées s’est retirée de la plupart des manifestations de spectacles vivants. Sur la dizaine de festivals de cinéma, il n’y en a plus que trois aidés : un aidé directement par le CNC et deux aidés par un système compliqué, un peu par-ci, un peu par-là, puisqu’il n’y a plus de ligne dédiée au cinéma. Les conventions sont devenues compliquées. C’est aussi très difficile pour un conseiller cinéma en DRAC de faire son boulot.
Gindou est un festival devenu une association de diffusion cinématographique, et aujourd’hui premier employeur du village avec huit personnes. Le salariat a pu être développé sur l'année. C’était un argument par rapport aux politiques. Aujourd’hui, nous injectons de l’argent. Le Conseil général du Lot nous octroie 66.000 euros, ce qui est beaucoup. La somme totale des factures que notre association paie à des fournisseurs lotois se montaient à 200.000 euros en 2004. Il y a donc une plus-value économique.
Ce qui nous motive vraiment est de montrer les films d’Albert Serra, de Nicolas Philibert, de Gilles Porte à un public très diversifié et très populaire. Il y a des jeunes, des gens plus âgés, des gens qui sont attirés par une programmation différente. Ce qui est important dans un festival de cinéma, ce sont les films et la façon de les présenter au public. Et à Gindou, nous aimons cela.
Nous en avons plusieurs. D'abord en 2008 une baisse de subvention de la DRAC sur les ateliers d'écriture de 2.000 euros, ce chiffre n’est pas énorme – même s’il reste assez important pour nous. En revanche, pour pallier les difficultés de l’aménagement du territoire, nous bénéficions jusqu'à présent d’un abattement des charges patronales comme nous étions en Zone de revitalisation rurale. Or, un récent amendement l’a supprimé, ce qui se traduit par une augmentation de ces charges de 13.000 euros. Pour le moment c’est progressif, mais en 2010 il est prévu une augmentation des charges patronales de 30.000 euros. Nous essayons de faire face, faire preuve d’imagination, car il n’y a pas beaucoup d'espoir d’augmentation de la part de la DRAC ou des collectivités.
Nous avons aussi une subvention de l’ACSE, puisque nous avons des activités de lutte contre les discriminations à partir du cinéma (nous venons de finir un tournage dans le quartier du Mirail à Toulouse). Et je rejoins tout à fait Jean-Pierre Thorn, les gens dans ce quartier sont venus nous voir, ils nous ont accueillis. Alors que la police ou France 3 n’y vont plus dans ce quartier (sauf en cas de troubles)… mais nous avions fait un travail d’un an avant de tourner. Quant à la subvention de l’ACSE, elle est passée devant celle de la DRAC. Il faut dire qu’il y a des gens motivés dans cette structure, même si sa dissolution est annoncée. Nous nous sentons vraiment gardés à vue.
Deux remarques pour commencer : Premièrement, nous ne sommes pas en voie de disparition, mais en voie de résistance. Voire même d’existence. Deuxièmement, l’écran est un objet moderne, foncièrement moderne. Essayons donc de faire disparaître ceux qui essaient de nous mettre en voie de disparition. Petite pensée au passage pour Clermont-Ferrand et son festival qui résiste. Beaucoup de résistants existent encore dans des régions difficiles. Si ces gens-là disparaissent, cela aurait pour résultat d’augmenter ces zones blanches dont nous parlions il y quelques instants.
Si ces réseaux n’existaient pas, si ces tissus associatifs disparaissaient, nous ne serions pas là, ni Licia Eminenti, ni Jean-Pierre Thorn, ni Nicolas Klotz, ni Anne Toussaint, ni Eric Guirado etc., ni Albert Serra qui sort son nouveau film en janvier, un film dit « difficile ». Encore plus difficile, s’il n’y a pas de passeurs, comme l’ACID, comme les Cahiers du cinéma, comme tous ces gens présents ici et qui présentent ces films. Sans eux, ces films ne seraient pas vus, alors que ce sont des films extrêmement importants. Si nous, cinéastes, sommes là aujourd’hui, c’est parce que nous jugeons le travail de ces « passeurs » indispensable. Ils ont besoin de nos films, nos films ont besoins d’eux, il y a réciprocité et complémentarité.
Une autre remarque. Lorsque je parle de culture dans les hôpitaux publics, la tendance est de dire que c’est moins important qu’un pacemaker qui marche, mais c’est aussi important. Il faut casser toutes ces oppositions manichéennes. Comme celle qui consisterait à situer Paris d’un côté et de l’autre la province. Non ! Il y a des gens qui essaient et qui y croient. Nous ne sommes pas seuls. La musique, le théâtre, le cirque, les arts de la rue regardent ce qui se passe ici au Centquatre. Le cinéma est aujourd’hui un peu une tête de gondole. Nombreux sont ceux qui espèrent beaucoup de ce qui va sortir d’ici. Vous avez tort de parler du quart d’heure politique de Jean-Pierre Thorn, ce sont des journées politiques qui ont lieu ici. Il ne faut pas se tromper.
Enfin, je voudrais ajouter que si on m’a catalogué, lors de mon premier long-métrage, de « cinéaste indépendant », c’est parce que personne ne voulait me suivre… dit comme ça c’est moins héroïque, mais plus juste… Je n’ai pas choisi l’indépendance. Il y a des gens qui me disent que c’est très bien que je fasse du cinéma d’auteur. Mais, c'est quoi le cinéma d'auteur ? Ne serait-il pas plus intéressant de se poser la question de ce qu’est un cinéma « sans auteur » ? Et une dernière remarque, très rapidement. Je ne pense pas que le cinéma numérique va favoriser la diversité, la pluralité, si on ne met pas en place des modérateurs et des régulateurs. Il ne faut pas que l’Etat se désengage. Autrement, cela va augmenter le décalage. La Warner diffusera sur 4.000 écrans en simultanée, au lieu de 1.000 aujourd’hui. Comment feront les « petits » films pour survivre ?