samedi 16 mai 2009





9 janvier 2009

L'ECUCATION POPULAIRE
L'ACCES A LA CULTURE POUR TOUS,
VERITABLE ENJEU CITOYEN




Philippe Lefait


Jocelyne Quelo, travaillez-vous aujourd’hui dans de bonnes conditions ?

Jocelyne Quelo

La Maison populaire est une association d’éducation populaire transdisciplinaire, qui travaille conjointement sur les axes du cinéma, du multimédia, de l’art contemporain, des arts visuels en général, de la sociologie, de la philosophie, avec des ateliers de pratique amateur, des résidences qui font appel à des artistes qui viennent travailler avec les publics, des concerts et des actions de diffusion. On s’adresse à tous les publics tant par rapport à l’âge qu’à leur appropriation de la culture.

Pour le multimédia, l’année 2008 a été difficile dans le sens où les subventions de fonctionnement, associées au label « espace culture multimédia » développé en 1998 par le ministère de la Culture, ont disparu. Il en résulte des structures sans rien, laissées à l’appréciation des DRAC, ce qui a généré des baisses de subventions allant de 5 à 100 %, en fonction des orientations politiques locales.

Certaines structures ont été reprises en main par la DDAI –Délégation au développement et aux affaires interna-tionales, accusant tout de même une baisse de subventions. Il y a aussi toute une éducation à faire auprès des élus, par des contacts réguliers, qui est essentiel, pour qu’ils comprennent de quoi nous parlons et vers quoi nous tendons. Les avancées viennent d’une volonté commune et il faut la générer.

Plus généralement et au niveau national, il y a une notion de populisme qui se substitue de plus en plus à la notion d’éducation populaire, une notion de préservation mise en opposition avec celles de structuration et d’avenir, alors que nous avons besoin de complémentarité et que celle-ci est nécessaire pour travailler dans la durée. Ces notions engendrent un affaiblissement complet des actions. Il y a aussi la question de la pérennisation aujourd’hui. Le résultat de ces différents mouvements est l’apparition de zones blanches sur le territoire.

Philippe Lefait

Quelle est votre ligne éditoriale ?

Jocelyne Quelo

Continuer de faire le mieux possible ce que nous pouvons faire : essayer d’éveiller un esprit critique, accom-pagner dans une pratique, permettre des rencontres avec des artistes, accompagner ces rencontres. Mettre en place le plus d’actions et d’outils possibles.

Philippe Lefait

Voyez-vous une évolution dans les populations auxquelles vous vous adresser ?

Jocelyne Quelo

Pour le multimédia, il n’y a pas d’opposition mais la complémentarité dont nous avons parlé. Pour l’évolution, les outils sont appropriés très vite, les jeunes les ont dans les mains très rapidement. Par contre, toutes les actions d’éducation à l’image visant à l’acquisition d’un esprit critique sont presque inexistantes et de plus très difficiles à mettre en place.

Philippe Lefait

Cyril Seassau, vous avez moins de moyens et vous êtes en colère ?

Cyril Seassau

L’actualité, pour nous, est une restriction des subventions à l’éducation populaire de la part du ministère de la Jeunesse et des sports et du ministère de la Culture. Nous avons surtout découvert en octobre 2008 que, pour les huit associations complémentaires, 25 % des subventions 2008 ne seraient pas versées. Et, qu’à partir du 31 août 2009, l’ensemble des postes d’enseignants détachés auprès de ces associations, pour faire ces actions complémentaires, ne seraient plus compensés. Cela représente une centaine de postes et la mise en danger d’un certain nombre d’actions en lien avec le cinéma et l’éducation à l’image.

Philippe Lefait

Quel est votre combat aujourd’hui ? Comment tenez-vous la position ?

Cyril Seassau

Nous commençons tout juste les négociations, cela a été très long d’avoir des interlocuteurs, notamment au ministère de l’Education nationale. Nous pouvons espérer que ces négociations finissent mieux qu’elles n’ont commencé. Il faut prendre en compte, et c’est ce qui nous réunit, ce que nous faisons par rapport au désengagement de l’Etat et plus globalement par rapport aux politiques publiques. Les collectivités territoriales arrivent elles aussi à une forme de difficulté avec leur budget. Nous nous trouvons à la croisée de ces deux mouvements-là.

Il faut admettre que nous ne sommes pas uniquement dans des questions techniques et budgétaires. Il me semble que quelque chose s’est rompu. Il y avait un consensus sur la culture et sur l’action culturelle qui est en train de se déliter. Nous avons un combat idéologique à mener. Il faut se remettre sous les yeux un certain nombre de promesses électorales du Président de la République qui sont très précises. Nous sommes passés à une culture du rendement et du résultat, alors que nous souhaitons travailler dans une culture du projet. Nous sommes d’accord pour évaluer, mais pas avec ces critères-là. Ce que nous faisons dure et se mesure dans cette durée. L’action culturelle est riche de sa diversité alors que nous sommes dans un moment où pour certains ce serait bien pratique si le monde se simplifiait. Nous ne sommes donc pas simplement dans une question budgétaire.

Philippe Lefait

Aïcha Belaïdi, avez-vous un audimat ?

Aicha Belaidi

Nous sommes un cas particulier, car nous n’avons pas accès aux aides institutionnelles concernées. Notre action est pourtant une action culturelle et cinématographique qui vise avant tout à favoriser et donner une visibilité et une véritable place à la culture du métissage issue des quartiers populaires. Pour le moment, la seule structure qui nous aide, est l’ACSE – Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances. Le problème est que notre action est encore aujourd’hui considérée comme une action sociale et pas culturelle, pensant que le lien social va favoriser la culture et non pas l’inverse. Nous pensons l’inverse, nous partons du principe que c’est la culture qui va créer du social. Ce n’est même pas un principe d’ailleurs, c’est une réalité que nous vivons sur le terrain. La demande du public est très forte, c’est une culture née sur le sol français, dans le bitume certes, mais qui a une histoire, des référents, un patrimoine et qui évolue depuis des décennies dans des couloirs invisibles.

Nous avons besoin du soutien des acteurs culturels présents aujourd’hui, malgré leurs propres difficultés. Nous avons besoin que les portes s’ouvrent.

Philippe Lefait

Qu’est-ce qui met en péril votre action aujourd’hui dans ce contexte idéologique ?

Aicha Belaidi

Rien ne mettra en péril car il y a la volonté et l’envie. On ne pourra pas nous enlever cela. Ce manque de moyens permanent est difficile, nous sommes vraiment à un niveau précaire, mais cela ne nous a pas empêchés de faire pendant trois ans un travail important sur le terrain et d’avoir pu organiser deux éditions d’un festival itinérant.

Philippe Lefait

Avez-vous un souvenir particulièrement gratifiant ?

Aicha Belaidi

Ce qui est gratifiant c’est de voir que nous ne sommes pas les seuls à faire cette création et à favoriser les échanges avec les réalisateurs. Grâce au festival Les Pépites du Cinéma, plusieurs réalisateurs et collectifs d’artistes sont aujourd’hui produits et diffusés.

Philippe Lefait

Jean-Pierre Thorn, avez-vous un commentaire ?

Jean-Pierre Thorn

Je tenais tout d’abord à être ici pour remercier l’ensemble des acteurs de l’action culturelle, parce que je fais partie d’un type de cinéma qu’on appelle indépendant et qui n’existerait plus dans ce pays s’il n’y avait pas tout ce travail. J’ai eu la chance de commencer mon cinéma dans les années 1980 en même temps que le GNCR – Groupement national des cinémas de recherche. J’ai vu naître tous les mécanismes tels que Collège au cinéma, Passeurs d’images, l’UFFEJ – Union du film pour l’enfance et la jeunesse, etc. J’ai vu se faire tout ce travail formidable de terrain. Le cinéma qui cherche, le renouvellement des formes dans ce pays sont liés à tout votre réseau. Si vous n’existiez pas, ce cinéma mourrait.

Quand on a commencé notre action à l’ACID – Association du cinéma indépendant pour sa diffusion – en 1992, nous partions avec Manuel Poirier et Lucas Belvaux avec nos copies dans le coffre pour rencontrer toutes les salles en région. Nous leur disions que ce cinéma devait exister, qu’il devait vivre et que c’était de notre et de leur responsabilité. Ces cinéastes ont été, par la suite, au cœur de l’industrie, ils ont remporté des prix dans les festivals, ce qui implique qu’il y a une interaction entre ces mondes et c’est cela le cinéma français. C’est cette interdépendance, cette complé-mentarité entre la recherche de nouveaux publics, l’expérimentation des formes et l’industrie qui fait la particularité française, mais en ce moment, nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Il y a de l’argent, le Club des 13 a mis en avant le problème de sa redistribution. Le fonds de soutien représente un cumul de sommes considérables, mais comment est-ce réparti ? Et à qui va-t-il ? En grande partie aux films de plus de 7 millions d’euros, aux multiplexes. Et qu’est-ce qu’il en est pour le soutien aux autres salles, est-il suffisant ? N’y a-t-il pas une responsabilité publique dans ces choix ? Pourquoi ne pas remettre en avant le sélectif et lui donner une véritable force ? C’est le CNC qui pourrait inverser les curseurs, pourquoi neprend-il pas cette responsabilité politique et publique ?

Je vois ce travail unique et riche, toutes ces salles, ces dispositifs d’éducation à l’image avoir leurs moyens limités. Cela me serre le cœur et cela arrive précisément au moment de la crise du système capitaliste avec ses ségrégations, ce rejet des populations pauvres, la pérennisation des ghettos. Le cinéma doit être présent et doit jouer son rôle de créateur de lien social par la création. Quand nous allons avec Passeurs d’images projeter On est pas des marques de vélo ou Faire kiffer les anges dans des quartiers dits « difficiles » et que nous créons du spectacle vivant, avec des danseurs par exemple, issus du milieu du public lui-même, nous rendons une fierté à ces gens. Quand je vais dans une classe, ce sont les gamins qui tirent les parents par la main. Quand un cinéaste touche un de ces jeunes et que celui s’exprime à la fin de film, les yeux qui brillent, c’est parce que le cinéma peut parler de lui. Il n’est plus dans un acte de consommation, il est dans un acte où la création touche la vie. Il peut s’identifier et reprendre une fierté d’être. Ce sont des « petites choses », mais pas si petites que ça …

Lors d’une projection à Martigues, par exemple, un jeune vient me voir et me remercie de parler en bien de lui. Comme si « parler en bien » c'est-à-dire raconter l’histoire de populations pauvres, de femmes de l’immigration totalement invisibles, était devenu quelque chose d’exceptionnel, alors qu’en faisant cela, nous ne mettons le cinéma que là où il doit être. Parce que le cinéma est un art populaire avant tout et il retrouve là sa fibre d’origine. Est-ce que cela est vraiment un hasard que cette attaque de l’action culturelle, qui n’est pas seulement économique, arrive au moment où notre Président de la République se permet d’insulter les jeunes des quartiers, en leur enlevant par ailleurs de plus en plus de moyens d’expression ? D’où la responsabilité de nous tous, artistes, salles, associations, festivals de redonner des fiertés, de revaloriser, d’être là où la société vit et résiste à cette politique d’aliénation et de formatage insupportable.

Philippe Lefait

C’était le discours politique de la matinée. Que se passe-t-il quand vous rencontrez des énarques ?

Jean-Pierre Thorn

C’est que nous ne les rencontrons pas beaucoup. La région Ile-de-France je crois qu’elle a compris ce besoin et essaie de mettre en place, avec l’ACID notamment, des politiques d’action culturelle de terrain. Dans le temps, nous avions un soutien d’accompagnement de nos actions auprès du CNC. Quand j’ai mis en place le projet Faire kiffer les anges, tout le projet d’accompagnement : aller de ville en ville, dans les salles de classe, chercher le public qui n’est plus dans les salles, a été financé à hauteur de moitié par le CNC. On mesure la régression fantastique que nous sommes en train de vivre aujourd’hui.
Et j’aimerais bien rencontrer les énarques !