L'IMAGE EN VOYAGE • L'EDUCATION A L'IMAGE : LE TISSAGE DU LIEN
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samedi 16 mai 2009





9 janvier 2009


L'IMAGE EN VOYAGE
L'EDUCATION A L'IMAGE • LE TISSAGE DU LIEN



Philippe Lefait


Jérôme Descamps, qu’est-ce que La pellicule ensorcelée ?

Jérôme Descamps

C’est une association de loi 1901, née d’une volonté commune, organisée et soutenue par des bénévoles qui travaillent quotidiennement et durement comme tous ceux qui sont ici, et qui est financée par l’Etat, le Conseil général des Ardennes, le Conseil régional de Champagne-Ardenne et la ville de Charleville-Mézières.

Philippe Lefait

Etes-vous financé de manière pérenne aujourd’hui ?

Jérôme Descamps

Oui, mais avec tout ce que nous nous disons depuis hier, c'est-à-dire que nous ne sommes sûrs de rien. Nous ne sommes pas certains que le travail de terrain soit reconnu et nous ne voyons que très peu nos élus. Ils ne participent pas aux questions que nous nous posons quotidiennement sur le terrain et c’est ce qui nous manque le plus.

J’ai un parcours qui m’a fait connaître le théâtre public et la création dans les centres dramatiques nationaux, les scènes nationales. Dans les années 80, il y a eu un mouvement qui a commencé bien avant avec Vilar, Jeanne Laurent et d’autres qui se sont rassemblés pour impulser une politique. Je crois que si l’Etat se retire de cette impulsion-là, elle meurt. Si cette exception culturelle, qui fait notre orgueil français, est si vivante, c’est parce qu’il y a des gens sur le terrain et des gens au plus haut niveau qui en avaient pris la mesure. Il y a des grands commis de l’Etat qui ont été formidables, qui ont accompagné des artistes.

Philippe Lefait

Vous êtes en train de dire qu’il y en a de moins en moins ?

Jérôme Descamps

Des grands commis de l’Etat qui sont à l’écoute des artistes, j’en vois de moins en moins sur le terrain. Cela est effectivement très dommageable. Il y a des gens qui gèrent, mais qui n’ont pas d’idées.

Philippe Lefait

Par qui sont-ils remplacés ?

Jérôme Descamps

La parole est de plus en plus administrative et sécuritaire et ce que nous faisions il y a vingt ans, nous ne pouvons plus le faire. Je trouve ça catastrophique. Le film Ebullition, que nous avons vu tout à l’heure est un moment de cinéma incroyable sur la métaphore du cinéma, sur la symbolique comme le disait Licia Eminenti. Qu’aujourd’hui, nous ne puissions plus ou pas produire dans les mêmes conditions, c’est fou ! Où allons-nous ?

Philippe Lefait

Comment faites-vous pour aller à la rencontre de votre public dans les coins les plus reculés ?

Jérôme Descamps

Nous essayons de travailler avec d’autres associations qui ont les mêmes envies que nous pour organiser un circuit qui soit consacré au court métrage et pour accompagner les artistes. N’oublions jamais que c’est toujours fragile ; que ce soient les artistes de théâtre, de danse, de musique, ceux du cinéma, il faut les accompagner. J’imagine que tout le monde a essayé de voir le film de Jean-Xavier de Lestrade au mois de décembre. Je n’ai pas eu le temps de me retourner, en une semaine, il avait disparu de l’affiche. Il a travaillé trois ans ! Sur le terrain, nous essayons de nous battre pour que les films soient vus et pour informer le mieux possible et permettre ainsi que les jeunes, les adolescents, les enfants, les étudiants soient moins perdus.

Philippe Lefait

La caravane dans le hall du Centquatre, c’est à vous ?

Jérôme Descamps

Oui, cela fait partie des petites idées que nous avons, nous emmenons le cinéma dans un petit écrin sur les routes, dans les hameaux, dans les villages. Nous faisons aussi du cinéma en bétaillère ou en grange. Comme beaucoup ici, nous sommes plusieurs à croire en ce travail et à nous dire qu’il faut emmener les artistes avec nous.

Philippe Lefait

Est-ce que dans le monde rural vous sentez le discours changer ?

Jérôme Descamps

Il y a beaucoup de gens qui sont très inquiets de voir cette vie qui file. À la campagne, les gens s’inquiètent de voir que de moins en moins de personnes habitent les villages, que les écoles et les services publics ferment. Notre mission de service public passe par le maillage des associations, les
foyers ruraux, etc. Et même les fêtes locales, nous y allons, car tout d’un coup il y a une attention.

Philippe Lefait

Quelles sont vos inquiétudes aujourd’hui et quelles sont vos exigences?

Philippe Lefait

Antoine Glémain, est-ce que vous validez ce qui vient d’être dit ?

Jérôme Descamps

L’exigence artistique d’abord. Faire venir des créateurs, faire que les réalisateurs et réalisatrices soient le plus possible au contact du public, parce que le public en a besoin. Nous voyons bien que nous avons tous à y gagner. Il faut juste aller les chercher.

L’autre exigence serait que les élus et l’Etat ne perdent pas l’idée qu’ils ont une fonction de régulation. Il faut remettre les gens autour d’une table, cela est vraiment essentiel. Dans les années 1980, les DRAC nous réunissaient. Nous étions tous très disparates, mais tout cela a été unifié, parce que l’Etat a été fer de lance, l’Etat a aidé les artistes à s’organiser. Je ne dis pas que les années 80 étaient dorées, c’était même bordélique, mais au moins tout le monde était autour de la table. L’Etat mettait de l’argent et les élus suivaient.

Nous n’avons plus de réunion comme cela. Aujourd’hui, l’Etat met 1 euro et demande aux autres de mettre 300 euros, et en plus il n’y a pas d’idées.

Antoine Glémain

Oui, mais avec une expérience différente. Nous sommes dans un département rural, la Mayenne, qui compte moins de 300.000 habitants. Notre association a été créée il y a vingt ans pour faire vivre le cinéma dans ce département.

En milieu rural, le cinéma a longtemps été extrêmement présent et vivant. Il y avait des dizaines de salles de cinéma en Mayenne jusqu’à la fin des années 70. L’apparition de la télévision a été un choc et les années 80 ont été destructrices pour le cinéma dans la région, accompagnées d’ailleurs par la destruction du monde rural traditionnel. Quelques cinémas, quelques ciné-clubs, quelques bribes, quelques fragments ont perduré. Il est aussi arrivé des personnes, non originaires de Mayenne et qui avaient fait leurs études en ville, qui ont voulu créer et maintenir un environnement. Nous avons agi sans l’impulsion de l’Etat, rien ne nous a été donné, nous l’avons construit entièrement. Un processus de reconnaissance est venu avec le temps. Maintenant, ce que nous ressentons, comme tout le monde ici, c’est la menace de ne plus avoir de financements, de perdre ce que nous avons tout récemment et durement conquis.

Philippe Lefait

Sentez-vous que votre action est pérenne ?

Antoine Glémain

Pour l’instant elle l’est, mais pour l’instant ! Ce qui compte en région Pays-de-la-Loire, c’est le réseau avec des structures comme l’ACOR – Association des cinémas de l’ouest pour la recherche. Nous nous retrouvons, nous échangeons, nous discutons des attentes des uns et des autres et nous nous sentons beaucoup plus forts. Pendant longtemps, nous avons été complètement isolés, cela nous a fait beaucoup expérimenter, mais de savoir que d’autres font des choses dans le même esprit, cela nous a considérablement renforcés.

Philippe Lefait

Est-ce qu’il y a une recherche, une envie pour vous de travailler avec l’outil télévision ?

Antoine Glémain

Nous ne le refusons pas, mais ça reste assez marginal. Ce à quoi nous sommes attachés, puisque nous avons une vision territoriale, ce sont les lieux de cinéma plus que les films, que nous pouvons voir et consommer de nombreuses manières différentes. Pour nous, c’est important que les films soient vus dans un certain contexte, dans certaines conditions et tout particulièrement dans un milieu rural. Pendant vingt ans, nous n’avons pas géré de salle, nous avons été nomades et nous avons travaillé avec des cinémas existants en programmant autre chose que le tout-venant. La question du lieu est cruciale. Les salles de cinéma se sont beaucoup caricaturées elles-mêmes, mais en même temps ces lieux sont indispensables pour un travail autour des films. À condition de les penser autrement.

Philippe Lefait

Les maires entendent-ils votre discours ?

Antoine Glémain

Oui, quelque chose est en train de changer. Il y a de jeunes élus qui voient le désert social et culturel qui est en train de se constituer et qui commencent à vouloir se poser les bonnes questions. Il y a une possibilité de dialogue qu’il n’y avait pas avant.

Philippe Lefait

Chantal Richard, qu’avez-vous entendu et que pouvez-vous ajouter ?

Chantal Richard

Ces expériences ont en commun de faire de l’action culturelle une véritable expérience artistique de cinéma. J’ai eu la chance d’être là lorsque les garçons de La Pellicule Ensorcelée ont sorti la caravane de la grange. Elle était pourrie, c’était un tas de boue ! Ils m’ont dit que bientôt là-dedans, nous ferions du cinéma. J’ai ressenti une vive émotion et j’étais sûre que c’était bien de cinéma dont nous parlions. Toutes les personnes que nous avons entendues ce matin se situent dans cette démarche et pourtant elles n’apparaissent pas dans le rapport institutionnel (rapport Auclaire) qui traite aujourd’hui de l’action culturelle. Or, ce sont elles qui font le chemin pour nos films, qui nous permettent de rencontrer le public pour parler des films autrement, pour provoquer et retrouver l’émotion autour de l’échange. Ces actions sont encore beaucoup plus nombreuses que les quelques-unes que nous avons présentées ce matin. L’action culturelle prise comme expérience artistique est une expérience formidable où personne ne s’ennuie, contrairement à quelques idées reçues.

Philippe Lefait

Vous sentez-vous en décalage avec les nouvelles générations, sur la modernité ? La modernité ce n’est pas seulement une caravane…

Chantal Richard

C’est vrai que cette caravane aux petites fleurs rouges et blanches ne ressemble a priori pas à l’esthétique des plus jeunes, mais plutôt à la nôtre. Mais, ce qui est étonnant c’est de voir dedans des milliers d’enfants qui voient des courts métrages très exigeants. Malgré tout, lorsque nous allons sur les routes, nous croisons des gens et aussi des jeunes. Ces derniers peuvent aussi regarder des choses très différentes que ce que l’on prétend qu’ils regardent. Contrairement à l’idée de modernité que l’on nous donne.

Antoine Glémain

La numérisation crée des opportunités pour le monde rural et nous le voyons aujourd’hui au niveau de la création. Pendant cent ans, aucun film n’a été produit en Mayenne et maintenant il y a une floraison de films amateurs et de projets professionnels sur la base de ces nouvelles technologies qui voient le jour. Et, entre rien et une petite « ébullition », j’y vois des motifs d’espérer. Du côté de la diffusion, je pense que ce sera la même chose.

Jérôme Descamps

La modernité est d’accompagner les artistes aujourd’hui. Notre position est aussi de faire le lien entre ce qui se crée aujourd’hui et ce qui s’est fait avant parce que nous ne sommes pas une génération spontanée, nous sommes le produit de générations. N’oublions pas que le cinéma a été créé pour un grand écran et une installation son. Regarder un film sur un écran de télévision, ce n’est pas voir le film. N’arrêtons pas de le répéter ! Dans la modernité, il y a de très belles expériences mais aussi du n’importe quoi. Essayons d’accompagner les expériences les plus innovantes, les artistes les plus pointus, ceux qui nous déroutent, nous questionnent nous nourrissent et nous font progresser.

Quant au film que nous allons voir, c’est un film d’atelier. C’est ce qu’on aime faire : inviter des réalisateurs à venir travailler dans les quartiers. Y a pas que les fleurs a été fait par une jeune réalisatrice belge de film d’animation, Louise-Marie Collon, qui est aussi engagée dans une association de Liège, Caméra etc.. Pour ce film, elle a passé une semaine avec des jeunes de dix-douze ans, avec comme thème « le bonheur ».

Chantal Richard

Un mot de conclusion, notre but est que ce qui se fait dans la caravane, dans les granges et plein d’autres endroits, amène les gens dans les salles. Je partage l’avis de Jérôme Descamps, tous les films ne se voient pas dans une petite caravane et c’est pour cela qu’il faudrait que nous travaillions tous ensemble car il n’y a pas de concurrence. C’est ce « marcher ensemble » qui peut nous sortir de l’impasse.