mercredi 13 mai 2009

Nicolas Klotz devait être là aujourd’hui et pour des raisons indépendantes de sa volonté il ne peut pas être finalement présent avec nous. Il nous envoie ce texte écrit à l’occasion des Etats Généraux de l’action culturelle cinématographique et audiovisuelle.
Paris le 9 janvier 2009



LA REVOLUTION QUI VIENT



Nous vivons dans un épais brouillage des régimes de la parole, qui se court-circuitent en permanence. Comment ne pas participer à ce brouillage en tentant de décrire (si mal) ce qui est en train de se passer ? A savoir, les premières secousses de l’effondrement d’un système qui n’en finissait pas de détruire toutes les raisons pour lesquelles les hommes désireraient vivre ensemble.

Afin d’exister et d’être vus dans le monde, à chaque étape de notre travail, nos films ont dû apprendre à passer à travers l’ensemble des brouillages, des censures, des dogmes ultraviolents, de ce vieux monde finissant. Je parle de nos films, mais c’est aussi bien évidemment le cas du théâtre public contemporain, de la philosophie, de l’histoire de l’art, de la littérature, de l’amitié... Tout ce que cette pègre morbide, aveugle à la vie, appelée «le marché » (avec qui ? avec quoi ? en échange de quoi ?) avait été dressé pour détruire.

Nous avons autre chose à faire que d’écouter les missionnaires, les fonctionnaires, les infirmiers, les ambulanciers, qui voudront réhabiliter ce monde trop lourd qui s’effondre. Nous sortons du Moyen Âge qu’ils représentent et voulons construire d’autres espaces de visibilités, pour accueillir d’autres temporalités, d’autres paroles, d’autres visages, d’autres corps.

J’ai envie de parler d’un film que peu de gens ont vu, et qui pose, dans les faits, un acte cinématographique majeur. Un film de 7h30. Satantango du cinéaste hongrois Béla Tarr. 1994. Il y a à peine quinze ans. Un film qui confronte les spectateurs autant à l’Histoire (l’effondrement du Communisme), qu’aux vertiges intérieurs de l’être humain, à une esthétique minérale, à un rapport au temps hallucinant de beauté, à la peur, à la peste, au pouvoir, à la salle de cinéma, et qui sait, peut-être au cinéma de demain. Aujourd’hui, si on veut être un peu honnête avec le cinéma, il faudrait ne plus faire que des films de 7h30. Des films qui entrent dans nos vies pour les transformer de l’intérieur, en douce, comme la fonte des neiges. Des films qui prennent le risque d’inviter tous ceux qui les font - cinéastes, auteurs, acteurs, équipes, producteurs, distributeurs, vendeurs, exploitants, spectateurs…) - à être aussi créatifs que possible, absolument libres et implacablement inspirés.

Mais pour développer une telle vitalité, pour briser toutes ces petites prisons esthétiques et morales qui épuisent le cinéma contemporain comme un cancer, il faudra nous défaire d’un de nos pires ennemis : les rendez-vous manqués qui divisent et reproduisent dans le cinéma que nous défendons, le cynisme et les mêmes rapports de pouvoir que ceux du vieux monde finissant. Après le beau massacre organisé à Cannes contre l’Homme de Londres, puis le lâchage de Béla Tarr par les chaînes de télévision publiques, le cinéaste a annoncé qu’il envisageait d’arrêter de faire des films. Ne nous trompons pas. Ce n’est pas le manque de moyens immédiats qui tuent les cinéastes. Mais la défaite du cinéma dans le monde, son impuissance à encore bouleverser le monde. C’est-à-dire le pacte mortel que le cinéma a signé avec un monde agonisant qui a su si bien jeter l’infamie sur toutes ses révoltes à venir.

La révolution qui vient (comment ne pourrait-elle pas venir ?) se verra dans nos films. Dans la manière dont nous les ferons, la manière dont ils seront montrés, et comment ils toucheront les spectateurs. Elle viendra grâce à ces nouveaux outils qui sont la DV et les profonds changements qu’ils entraînent déjà dans le travail lui-même, dans les rapports entre ceux qui font et ceux qui vont au cinéma.

Le rôle des politiques publiques de demain ne pourra plus être d’enterrer la culture vivante à coup de consensus paresseux et de chiffres assassins. Il ne pourra plus se contenter de momifier les artistes ou d’édifier de nouvelles nécropoles pour la consommation. Comme l’écrivait récemment le philosophe Jean-Luc Nancy dans Vérité de la démocratie, le politique doit défendre la part du sans valeur, de ce qui est hors de toute valeur mesurable : la part du sans-valeur – part du partage incalculable – excède la politique. Celle-ci doit rendre possible l’existence de cette part, elle a pour tâche d’en maintenir l’ouverture, d’en assurer les conditions d’accès, mais elle n’en assume pas la teneur. L’élément dans lequel l’incalculable peut être partagé a pour noms l’art ou l’amour, l’amitié ou la pensée, le savoir ou l’émotion, mais non la politique – en tout cas la politique démocratique. Celle-ci s’abstient de prétendre à ce partage, mais elle en garantit l‘exercice.

Des Etats généraux de la Culture devraient peut-être ouvrir sur un grand chantier. Un chantier révolutionnaire, c’est-à-dire un chantier réel, très concret, réunissant tous les arts, entre la ruine et la construction, entre l’œuvre, le travail et l’inachèvement. Un chantier organisé sur du temps, dans des lieux de cinéma et de théâtre, qui générerait des idées mais aussi des films, des textes contemporains, des rencontres entre artistes, exploitants, programmateurs, philosophes, historiens... Car sans rencontres, quelle révolution est possible ?


Nicolas Klotz
cinéaste